Création et instrumentalisation de la psychose dans un contexte de crise politique majeure

On ne peut comprendre la genèse de « l’affaire » du Probo Koala sans s’intéresser au contexte dans lequel elle éclate. Or si l’affaire éclate en Côte d’Ivoire et pas, par exemple, aux Pays-Bas, c’est avant tout parce que ce pays d’Afrique traverse, en 2006, une véritable période de guerre civile. En vertu d’une résolution de 2005 du Conseil de sécurité des Nations unies, le pouvoir politique est divisé entre, d’un côté, le camp du président Laurent Gbagbo et du Front populaire ivoirien (FPI) et, de l’autre, un Premier ministre de compromis, Charles Konan Banny. Le conflit entre les forces loyalistes du président Gbagbo et les rebelles des « forces nouvelles » est, tant bien que mal, maitrisé par la Force d’interposition Licorne, qui intervient sous mandat de l’ONU.

Lorsque le Probo Koala accoste à Abidjan en août 2006, la Côte d’Ivoire traverse une période de guerre civile. De plus, le Premier ministre Charles Konan Banny s’oppose au Président Laurent Gbagbo. Chacun essaie de récupérer l’affaire des déchets à son profit. Afin de déstabiliser la présidence, le Premier ministre dramatise la situation en relayant les analyses les plus alarmistes et en ouvrant gratuitement les hôpitaux d’Abidjan à la population, provoquant panique et psychose.

  • Rapport OMS

La Côte d’Ivoire en 2006, un pays en pleine guerre civile

 

On ne peut comprendre la genèse de « l’affaire » du Probo Koala sans s’intéresser au contexte dans lequel elle éclate. Or si l’affaire éclate en Côte d’Ivoire et pas, par exemple, aux Pays-Bas, c’est avant tout parce que ce pays d’Afrique traverse, en 2006, une véritable période de guerre civile. En vertu d’une résolution de 2005 du Conseil de sécurité des Nations unies, le pouvoir politique est divisé entre, d’un côté, le camp du président Laurent Gbagbo et du Front populaire ivoirien (FPI) et, de l’autre, un Premier ministre de compromis, Charles Konan Banny. Le conflit entre les forces loyalistes du président Gbagbo et les rebelles des « forces nouvelles » est, tant bien que mal, maitrisé par la Force d’interposition Licorne, qui intervient sous mandat de l’ONU.

 

Epuisée par des années de guerre civile, la population ivoirienne est traversée, dans les années 2000, par de puissants ressentiments à l’encontre de l’occident en général et de la France en particulier. Depuis 2004 et le bombardement de la base française de Bouaké par l’aviation ivoirienne, la grande majorité des Français présents en Côte d’Ivoire a quitté le pays. En janvier 2006, de violentes manifestations visent directement les personnels de l’opération de maintien de la paix des Nations unies (ONUCI) et l’ensemble des symboles d’une communauté internationale accusée de vouloir « recoloniser » la Côte d’Ivoire.

 

L’élection présidentielle doit se tenir avant le 31 octobre 2006. Dès le mois d’août, les camps rivaux se livrent à une véritable guerre de tranchées pour infléchir le processus électoral, conserver ou conquérir le pouvoir. C’est dans ce contexte explosif qu’éclate l’affaire du Probo Koala, indissociable des enjeux politiques et de pouvoir qui se jouent alors en Côte d’Ivoire.

 

Psychose et rumeurs sont exploitées à des fins politiques

 

Durant les jours qui suivent leur déversement, l’odeur nauséabonde des déchets envahit plusieurs quartiers d’Abidjan. De nombreuses personnes, habitant à proximité des décharges ou vivant de la récupération de matériaux trouvés dans ces poubelles à ciel ouvert, sont fortement incommodées : maux de tête, raclements de gorge, crises de larmes, etc. Malgré l’importance des symptômes, les hôpitaux d’Abidjan n’enregistrent aucune activité supplémentaire particulière. Il faut attendre le 9 août 2006, soit neuf jours après le déversement sauvage des déchets par la société Tommy dans les décharges de la capitale ivoirienne, pour que le CHU du quartier de Cocody constate un premier décès ; un second sera enregistré le 31 août. Le bilan définitif, établi par le ministère de la Santé ivoirien, décomptera 107 012 consultations, nécessitant 69 hospitalisations et conduisant à 10 décès officiellement attribués au déversement des déchets du Probo Koala.

 

Alors qu’il est démontré que le composant incriminé, l’hydrogène sulfuré, n’est toxique que lors de sa libération à l’air libre, c’est-à-dire au moment même du déversement, comment expliquer le laps de temps constaté entre ce déversement des déchets du Probo Koala et l’enregistrement des premiers décès dans les hôpitaux de la ville ?

 

Dans le contexte de tensions politiques, exacerbées par l’approche de l’élection présidentielle, la puanteur qui fait suffoquer la ville d’Abidjan va fournir aux parties en présence l’occasion de déclencher une véritable psychose collective. La rumeur, la désinformation et la menace vont précéder l’explosion sociale et politique sur laquelle misent certaines forces politiques pour assoir leur pouvoir.

 

En effet, les rumeurs et désinformations se répandent à Abidjan plus vite que l’odeur des déchets : ainsi, la rumeur de l’agonie de deux fillettes fait-elle rapidement la une des médias nationaux, puis internationaux. Bien que 80 000 enfants de moins de cinq ans meurent, chaque année, de maladies infantiles en Côte d’Ivoire et sans apporter aucune preuve de la responsabilité des déchets du Probo Koala, l’Agence France Presse (AFP), bientôt suivie par de grands médias occidentaux, comme le quotidien néerlandais De Volksrant, relaie en Europe la rumeur de l’agonie des deux fillettes. Une autre rumeur prétend que les déchets déversés dans les décharges seraient radioactifs. La colère gronde dans la ville, la population défile, les premières voitures sont incendiées. On cherche les responsables.

 

Le Premier ministre, Charles Konan Banny, prend deux décisions lourdes de conséquences. Tout d’abord, il offre à la population excédée la tête des responsables désignés. Plusieurs personnalités locales, potentiellement impliquées dans le déversement des déchets du Probo Koala, sont ainsi appréhendées et incarcérées : le directeur général des douanes, le directeur général du Port autonome d’Abidjan, le directeur des affaires maritimes, etc. Tous sont liés au camp de Laurent Gbagbo.

 

Mais surtout, le Premier ministre fait ouvrir gratuitement l’ensemble des hôpitaux de la capitale à la population. Dans une ville sinistrée par des années de guerre civile, la perspective de soins gratuits déchaine les passions. Les Ivoiriens se bousculent aux portes des établissements sanitaires, qu’ils aient été incommodés par les émanations issues des déchets du Probo Koala ou qu’ils souffrent de pathologies non liées à ces déchets. C’est la cohue. Les médias relèvent des files d’attentes interminables et relaient les chiffres officiels de 10 décès et plus de 100 000 consultations. Face à l’affluence soudaine de malades de toutes sortes, les personnels des hôpitaux, débordés, se contentent, le plus souvent, de distribuer des analgésiques. En ouvrant gratuitement les portes des hôpitaux et en créant les conditions d’une ruée vers les soins, les autorités créent ex nihilo les conditions d’une psychose. Puisque l’on consulte, c’est donc bien qu’on est touché par le mal que la puanteur répand en ville.

 

Bien qu’aucune autopsie ne permette d’établir un lien de cause à effet entre le déversement des déchets du Probo Koala et les morts enregistrés dans les hôpitaux de la capitale, tous les ingrédients d’une psychose collective sont désormais réunis. Les diverses rumeurs vont être exploitées pour servir des intérêts politiques et financiers des hommes qui se disputent le pouvoir.