Détournement à grande échelle des indemnisations versées par Trafigura

Au terme d’un accord conclu en septembre 2009, l’entreprise Trafigura a été innocentée des accusations portées contre elle. Mais le parcours des sommes versées au titre des indemnisations des victimes révèle que, bien plus que l’innocence ou la culpabilité de l’entreprise, ce fut son argent qui était au centre des enjeux.

En septembre 2009, Trafigura et le cabinet d’avocats britannique Leigh Day & co signent un accord, selon lequel l’entreprise s’engage à verser 33 millions d’euros pour dédommager les plus de 29 000 victimes représentées par les avocats. Cet accord entérine également la non-responsabilité de Trafigura et le fait que les déchets du Probo Koala n’ont pas pu causer de décès et fausses couches à Abidjan. Cet argent sera en partie détourné par une association de victime et son président, Claude Gohourou. Celui-ci sera finalement condamné à 20 ans d’emprisonnement.

  • 110 millions de livre d’honoraires
  • Détournement  Gohourou

Au terme d’un accord conclu en septembre 2009, l’entreprise Trafigura a été innocentée des accusations portées contre elle. Mais le parcours des sommes versées au titre des indemnisations des victimes révèle que, bien plus que l’innocence ou la culpabilité de l’entreprise, ce fut son argent qui était au centre des enjeux.

L’accord du 19 septembre 2009 dédouane entièrement Trafigura

Le 19 septembre 2009, sans attendre le procès, prévu pour octobre 2009, Trafigura et le cabinet Leigh Day & co s’entendent sur le principe d’une négociation. Celle-ci aboutit à la signature d’un protocole d’accord d’indemnisation, prévoyant de verser 750 000 francs CFA à chacune des 29 614 victimes finalement recensées par le cabinet d’avocats britannique, soit 33 millions d’euros.

Le règlement est conclu sans que Trafigura soit aucunement reconnu comme responsable. Ainsi qu’elle l’a toujours clamé, l’entreprise ne pouvait prévoir que la société Tommy, condamnée depuis en Côte d’Ivoire, déverserait les slops du Probo Koala de manière sauvage. L’accord du 19 septembre 2009 entérine également de façon formelle l’absence de lien entre l’exposition aux substances chimiques libérées par les slops et les décès, fausses couches et maladies graves survenus à Abidjan. Une absence de liens confirmée, dans la déclaration commune finalisant l’accord, par vingt experts internationaux, et reconnue par les avocats de Leigh Day & co, qui admettent par écrit que « les slops auraient pu, au pire, causer une variété de symptômes grippaux bénins à court terme et de l’anxiété ». On est bien loin de l’hécatombe initialement dénoncée…

Le juge britannique, qui aurait dû trancher l’affaire en cas de procès, déclare qu’il « espère que les médias qui ont fait des déclarations qui se sont révélées fausses prendront note de cette déclaration commune ». Mais malgré les conclusions formelles des experts indépendants, aucun média ni ONG ne reviendra sur les accusations portées à l’encontre de Trafigura lors de leur campagne commune contre l’entreprise.

Le versement des indemnisations et leur détournement

Si Trafigura a bien versé l’ensemble des sommes convenues par l’accord conclu entre l’entreprise et les victimes, représentées par Leigh Day & co, le trajet de cet argent relève d’un parcours du combattant. En effet, dès le 24 septembre 2009, Trafigura respecte sa part du marché. L’entreprise transfère les 22,5 milliards de francs CFA sur un compte ouvert par le cabinet britannique. Les bénéficiaires de l’argent devaient pouvoir le retirer au moyen d’une carte pré-alimentée, munie d’un code personnel. Mais alors même que 90% des 29 614 victimes disposaient de leur code et avant de pouvoir procéder aux premières indemnisations, une ordonnance de séquestre vient bloquer le processus.

Un certain Claude Gohourou, qui se présente comme le président d’une association nouvellement créée, la Coordination des victimes des déchets toxiques de Côte d’Ivoire (CNVDT-ci), exige en effet que les fonds soient intégralement versés sur le compte de son association. Auprès des victimes, Claude Gohourou prétend que le cabinet Leigh Day & co serait susceptible de détourner une partie de l’argent versé par Trafigura, au moyen des intérêts bancaires générés le temps du processus. Il dénonce également le fait que les autorités politiques et administratives de Côte d’Ivoire ne soient pas associées au processus. De fait, le processus d’indemnisation des victimes est interrompu, du jour au lendemain.

Bien que la justice ait débouté Claude Gohourou le 6 novembre 2009, au motif qu’il n’a aucune qualité juridique – ni légitimité « morale » – à représenter, à la tête de son association, l’ensemble des 29 614 victimes, celui-ci ne baisse pas les armes. Il conteste à nouveau le protocole d’accord, accusant le cabinet d’avocats anglais de ne pas y avoir associé les représentants des associations de victimes. Rien de plus normal, pourtant : il s’agit, en effet, d’un contrat en bonne et due forme, qui lie le cabinet Leigh Day & co à chaque victime, de manière individuelle. Cette fois, et malgré les faux documents présentés par Claude Gohourou, la cour d’appel d’Abidjan lui donne raison. A la consternation générale, elle ordonne, le 22 janvier 2010, que l’argent soit transféré sur le compte de son association.

En mars 2010, la distribution des premiers chèques commence par la CNVDT-ci, dans des conditions rocambolesques. Seules six personnes sont affectées par l’association afin de remettre leur indemnisation aux milliers d’Ivoiriens, qui patientent devant une villa d’Abidjan. Chacun d’entre eux se voit remettre un chèque de 727 000 francs CFA, en lieu et place des 750 000 francs CFA (1 145 euros) prévus par l’accord : la CNVDT-ci prélève, en effet, 3% sur chaque somme versée pour couvrir de fallacieux « frais de fonctionnement ». Plus d’un million d’euros seront ainsi détournés par cette simple manœuvre.

Au mois d’avril, la distribution des chèques est interrompue sans raison, alors que seules 23 000 des plus de 29 000 victimes ont été indemnisées. Non content d’avoir remis un certain nombre de chèques revenus impayés, Claude Gohourou disparaît alors dans la nature, détournant à son profit l’équivalent de 7 millions d’euros, destinés aux 6 000 dernières victimes. Il sera condamné, le 13 janvier 2015, à 20 ans d’emprisonnement. Un grand nombre de victimes recrutées par Leigh Day & co n’ont donc jamais perçu l’indemnisation qui leur revenait, et ce alors que beaucoup d’entre-elles vivent dans des conditions misérables. Mais Claude Gohourou n’est que l’archétype des nombreux acteurs qui vont opportunément s’immiscer dans l’affaire afin de soutirer le plus d’argent possible à Trafigura.

L’affaire du Probo Koala, une machine à cash

D’une manière générale, « l’affaire du Probo Koala » aura représenté une formidable machine à cash pour un grand nombre d’acteurs. Pas moins de trois fonds différents auront été honorés par Trafigura. Un premier, en février 2007, une véritable « rançon » payée afin de faire libérer les cadres de l’entreprise incarcérés à Abidjan, s’élevait à 95 milliards de francs CFA (144,8 millions d’euros). Un second, en avril 2008, a atteint 10 milliards de francs CFA (15,2 millions d’euros). Ces deux premiers versements ont été gérés par l’Etat ivoirien, afin, notamment, d’indemniser les acteurs économiques et les populations et de couvrir les frais de dépollution des sites où avaient été déversés les déchets du Probo Koala. Le troisième fonds, celui qui résultait de l’accord de septembre 2009 passé entre Leigh Day & co et Trafigura, s’est élevé à 30,3 millions de livres sterling (34,3 millions d’euros) et devait, s’il n’avait été en partie détourné, servir à l’indemnisation des dizaines de milliers de victimes recrutées par le cabinet britannique.

De telles sommes ne pouvaient qu’attiser de nombreuses convoitises. Sans même évoquer les intérêts financiers des cabinets d’avocats, via les honoraires perçus, ni les intérêts médiatiques des ONG et organes de presse qui ont fait, pendant des années, de « l’affaire » leur fonds de commerce, les sommes versées par Trafigura ont largement alimenté une pléthore d’acteurs ivoiriens, davantage intéressés par les gains financiers que par la défense des victimes présumées des slops du Probo Koala. Plusieurs officiels ivoiriens se sont servis au passage, de même que nombre d’associations de victimes et qu’une armada d’intermédiaires véreux prélevant des commissions sur les victimes, d’officines douteuses recrutant à tour de bras contre rétribution, de docteurs signant des certificats médicaux de complaisance, d’entreprises de dépollution factices, d’arnaqueurs professionnels et d’opportunistes en tout genre. Tous mettant à leur profit le climat délétère créé par l’émotion, la peur et la psychose entretenues à dessein parmi la population d’Abidjan. Population ivoirienne souvent fragile, parfois crédule, qui est bien souvent la seule à n’avoir jamais vu la couleur des millions pourtant versés à son profit par Trafigura.